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Femme noire grave sur fond noir

Pratique du pouvoir et discours de la Nature

Selon Colette Guillaumin, le fait d’être appropriée, c’est-à-dire d’être une chose dans un rapport social déterminé, a un corollaire idéologique : la classe des approprié-es est considérée comme totalement immergée dans la nature, et est définie par ses caractéristiques corporelles. Ce n’est pas du tout le cas de la classe des propriétaires, qui se considèrent eux-mêmes comme ayant des relations dialectiques et antagonistes à la nature. Ce processus idéologique tend ainsi à présenter les femmes et les hommes comme deux espèces distinctes. La conscience de classe chez les femmes ne peut se développer qu’en opposition au discours qui les transforme en un groupement naturel.


Cet article, intitulé « Pratique du pouvoir et idée de Nature (2). Le discours de la Nature », est paru en 1978 dans la revue Questions Féministes, n° 3 (dossier « natur-elle-ment »). Il constitue la seconde partie d’une analyse fondamentale du féminisme matérialiste, qui lie les rapports sociaux d’appropriation à des idéologies naturalistes. La première partie s’intitule d’ailleurs « Pratique du pouvoir et idée de Nature (1) L’appropriation des femmes » et est parue la même année dans le n° 2 de la revue (dossier « les corps appropriés »). Les deux articles ont été réunis en 1992 avec d’autres écrits importants de Colette Guillaumin, dans Sexe, race, pratiques du pouvoir. L’idée de nature, réédité en 2016 par les Éditions iXe. Nous remercions ici les éditions iXe de nous avoir gracieusement autorisé à le reproduire.

 

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Introduction

Après avoir décrit dans une première partie (« L’appropriation des femmes », Questions féministes, n° 2) la relation sociale où la classe des femmes, et chacune des femmes, est appropriée, traitée en objet[1]Selon les éditions iXe : « Le concept d’appropriation est un élément essentiel apporté par Colette Guillaumin à la théorie des rapports entre les sexes, où le corps même des … Voir plus, nous allons voir dans cette seconde partie les conséquences que cela peut avoir dans le domaine des idées et des croyances. « Le discours de la Nature » voudrait rendre sensible comment le fait d’être traitée matériellement comme une chose fait que vous êtes aussi dans le domaine mental considérée comme une chose. De plus, une vue très utilitariste (une vue qui considère en vous l’outil) est associée à l’appropriation : un objet est toujours à sa place et ce à quoi il sert, il y servira toujours. C’est sa « nature ». Cette sorte de finalité accompagne les relations de pouvoir des sociétés humaines. Elle peut être encore perfectionnée, comme elle l’est aujourd’hui avec les sciences, c’est-à-dire que l’idée de nature ne se réduit plus à une simple finalité sur la place des objets mais elle prétend en outre que chacun d’entre eux comme l’ensemble du groupe, est organisé intérieurement pour faire ce qu’il fait, pour être là où il est. C’est encore sa « nature », mais elle est devenue idéologiquement plus contraignante encore. Ce naturalisme-là peut s’appeler racisme, il peut s’appeler sexisme, il revient toujours à dire que la Nature, cette nouvelle venue qui a pris la place des dieux, fixe les règles sociales et va jusqu’à organiser des programmes génétiques spéciaux pour ceux qui sont socialement dominés. On verra aussi que, corollairement, les socialement dominants se considèrent comme dominant la Nature elle-même, ce qui n’est évidemment pas à leurs yeux le cas des dominés qui, justement, ne sont que les éléments pré-programmés de cette Nature.

 

I. De l’appropriation à la « différence naturelle »

 

A. Des choses dans la pensée elle-même

Dans le rapport social d’appropriation l’individualité matérielle physique étant l’objet de la relation se trouve au centre des préoccupations qui accompagnent cette relation. Ce rapport de pouvoir, peut-être le plus absolu qui puisse exister : l’appartenance physique (directe comme par le canal de l’appropriation des produits), entraîne la croyance qu’un substrat corporel motive cette relation, elle-même matérielle-corporelle, et qu’il est en quelque sorte sa « cause ». La mainmise matérielle sur l’individu humain induit une réification de l’objet approprié. L’appropriation matérielle du corps donne une interprétation « matérielle » des pratiques[2]Interprétation matérielle et non pas matérialiste. Dans le fait d’expliquer des processus (sociaux dans le cas qui nous intéresse, mais qui peuvent être d’une autre nature) par des … Voir plus. a) La face idéologique-discursive de la relation fait des unités matérielles appropriées des choses dans la pensée elle-même ; l’objet est renvoyé « hors » des rapports sociaux et inscrit dans une pure matérialité[3]Les institutions religieuses des sociétés théocentriques, et principalement l’Église catholique, ont été explicitement confrontées à cette question. D’abord au sujet des femmes, durant le … Voir plus. b) Corollairement, les caractéristiques physiques de ceux qui sont appropriés physiquement passent pour être les causes de la domination qu’ils subissent.

La classe propriétaire construit, sur les pratiques imposées à la classe appropriée, sur sa place dans la relation d’appropriation, sur elle, un énoncé de la contrainte naturelle et de l’évidence somatique. « Une femme est une femme parce qu’elle est une femelle », énoncé dont le corollaire, sans lequel il n’aurait aucune signification sociale, est « un homme est un homme parce qu’il est un être humain ». Aristote disait, déjà, « la Nature tend assurément à faire les corps d’esclaves différents de ceux des hommes libres, accordant aux uns la vigueur requise pour les gros travaux, et donnant aux autres la station droite et les rendant impropres aux besognes de ce genre. » (Politique, I, 5, 25).

Dans les rapports de classes de sexe, le fait que les dominés soient des choses dans la pensée est explicite dans un certain nombre de traits supposés connoter leur spécificité. Dans le discours sur la sexualité des femmes, celui sur leur intelligence (l’absence ou la forme particulière qu’elle revêtirait chez elles), celui sur ce qu’on appelle leur intuition. Dans ces trois domaines il est particulièrement net qu’on nous considère comme des choses, qu’on nous voit exactement comme nous sommes traitées concrètement, quotidiennement, dans tous les domaines de l’existence et à chaque moment.

La sexualité par exemple… Soit le groupe dominant consacre une fraction de la classe des femmes uniquement à la fonction sexuelle ; censées être, à elles seules, la « sexualité » (et uniquement sexualité) comme le sont les prostituées dans les sociétés urbaines, les « veuves » dans certaines sociétés rurales, les « maîtresses de couleur » dans les sociétés de colonisation, etc., les femmes enfermées dans cette fraction de classe sont objectivées comme sexe. Soit on l’ignore chez les femmes et se vante de l’ignorer, comme le font les psychanalyses, orthodoxe ou hétérodoxe. Soit on estime qu’elle n’existe tout simplement pas : la femme est sans désir, sans entraînement charnel, comme nous l’expliquent les versions vertueuses classiques de la sexualité qui vont de la bourgeoisie victorienne qui la nomme « pudeur » (id est l’absence d’envie)[4]Les conceptions de la bourgeoisie victorienne sont les plus connues en ce domaine, et quasi caricaturales. Plusieurs générations de femmes ont été mutilées et écrasées par elles. Mais il … Voir plus à la classe populaire qui considère que les femmes subissent la sexualité des hommes sans en avoir une elles-mêmes (à moins d’être des sauteuses, particularité pas recommandable et assez peu fréquente). C’est aussi, somme toute, ce qui est implicite dans les versions ecclésiales chrétiennes diverses où la femme est plus tentatrice que tentée ; on se demande d’ailleurs comment elle peut être tentatrice sans y avoir de raison, il est vrai qu’une femme n’ayant pas plus de tête ni de décision que de sexualité, ce sera sans doute une initiative du diable.

L’absence (de désir, d’initiative, etc.) renvoie au fait qu’idéologiquement les femmes SONT le sexe, tout entières sexe et utilisées dans ce sens. Et n’ont bien évidemment à cet égard, ni appréciation personnelle, ni mouvement propre : une chaise n’est jamais qu’une chaise, un sexe n’est jamais qu’un sexe. Sexe est la femme, mais elle ne possède pas un sexe : un sexe ne se possède pas soi-même. Les hommes ne sont pas sexe, mais en possèdent un ; ils le possèdent si bien d’ailleurs qu’ils le considèrent comme une arme et lui donnent effectivement une affectation sociale d’arme, dans le défi viril comme dans le viol. Idéologiquement les hommes disposent de leur sexe, pratiquement les femmes ne disposent pas d’elles-mêmes – elles sont directement des objets – idéologiquement elles sont donc un sexe, sans médiation, ni autonomie comme elles sont n’importe quel autre objet selon le contexte. Le rapport de classe qui les fait objet est exprimé jusque dans leur sexe anatomo-physiologique, sans qu’elles puissent avoir de décision ou même de simple pratique autonome à ce sujet.

La version qui fait d’elles des « sexes dévorants » n’est que la face idéologique inversée du même rapport social. Si la moindre autonomie se manifeste dans le fonctionnement sexuel lui-même (au sens le plus réduit et le plus génital du terme) voilà qu’elle est interprétée comme une machine dévorante, une menace, un broyeur. Pas davantage les femmes ne sont des êtres humains ayant, entre autres caractères, un sexe : elles sont toujours, directement un sexe. L’univers objectal, le déni farouche qu’elles puissent être autre chose qu’un sexe, est un déni qu’elles puissent avoir un sexe, être sexuées.

La sexualité est le domaine où l’objectivation des femmes est la plus visible, même à une attention non prévenue. La femme-objet est un leitmotiv des protestations contre certaines formes de littérature, de publicité, de cinéma, etc. où elle est appréhendée comme objet sexuel, « femme-objet » signifie en fait « femme-objet sexuel ». Et si c’est en effet le seul domaine où le statut d’objet des femmes est socialement connu, il y reste largement considéré comme métaphorique : bien que connu il n’est pas reconnu.

Dans le domaine de l’intelligence il en va de même : leur intelligence « spécifique » est une intelligence de chose. Censées être éloignées naturellement de la spéculation intellectuelle, elles ne sont pas créatrices de la cervelle, et pas davantage on ne leur reconnaît de sens déductif, de logique. Considérées même comme l’incarnation de l’illogisme, elles peuvent se débrouiller, à la rigueur ; mais pour arriver à ce résultat elles collent au réel pratique, leur esprit n’a-pas-l’élan-ou-la-puissance-nécessaire-pour-s’arracher-au-monde-concret, au monde des choses matérielles auquel les attache une affinité de chose à chose ! En tous cas leur intelligence est censée être prise dans le monde des choses et opératoire dans ce seul domaine, bref elles auraient une intelligence « pratique ».

Au demeurant cette intelligence cesserait d’être opératoire pour autant que les choses ont subi l’action de la pensée, car l’agencement des choses entre elles est, lui, le reflet de l’activité intellectuelle et des opérations logiques. Ainsi les techniques, engins et autres moteurs au sujet desquels la stupidité des femmes est bien connue. L’univers des femmes ce serait plutôt les vêtements, les pommes de terre, les parquets et autres vaisselles et dactylographies ; et les formes d’agencement technique qu’impliquent ces domaines sont ipso facto déclassées et renvoyées au monde du néant technologique, si ce n’est de l’inexistence pure et simple.

Enfin, l’intuition (si spécifiquement « féminine ») classe les femmes comme l’expression des mouvements d’une pure matière. D’après cette notion les femmes savent ce qu’elles savent sans raisons. Les femmes n’ont pas à comprendre, puisqu’elles savent. Et ce qu’elles savent elles y parviennent sans comprendre et sans mettre en oeuvre la raison : ce savoir est chez elles une propriété directe de la matière dont elles sont faites.

Ce qu’on appelle « intuition » est très significatif de la position objective des opprimés. En fait ils sont réduits à faire des analyses très serrées (au contraire de ce qu’on prétend), en se servant du moindre élément, le plus ténu, de ce qui peut leur parvenir du monde extérieur, car ce monde leur est interdit d’accès comme d’action. Or cet exercice de mise en place de détails fragmentés, est glorifié et appelé intelligence déductive chez les dominants (et il est alors longuement développé dans les fictions policières) mais perd tout caractère intellectuel dès qu’il se manifeste chez les femmes, chez qui il est systématiquement privé de sens compréhensible et prend figure de caractère métaphysique. L’opération de dénégation est véritablement stupéfiante devant un exercice d’épure intellectuelle particulièrement brillant, qui compose avec des éléments hétérogènes un ensemble cohérent et des propositions applicables au réel. La force des rapports sociaux, là encore, permet de rejeter l’existence des appropriés dans la pure matière réifiée, et d’appeler « intuition » l’intelligence ou la logique, comme on nomme « ordre » la violence, ou « caprice » le désespoir…

La position dominante conduit à voir les appropriés comme de la matière, et une matière pourvue de diverses caractéristiques spontanées. Seuls les dominés peuvent savoir qu’ils font ce qu’ils font, que cela ne leur jaillit pas spontanément du corps. Travailler fatigue. Et travailler se pense. Et penser fatigue. Lorsqu’on est approprié, ou dominé, penser c’est aller contre la vision des (et contre les) rapports sociaux que vous impose le dominant, c’est ne pas cesser de savoir ce que vous apprennent durement les rapports d’appropriation.

L’aspect idéologique du conflit pratique, entre dominants et dominés, entre appropriateurs et appropriés, porte justement sur la conscience. Les dominants en général nient la conscience des appropriés et la leur dénient justement pour autant qu’ils les tiennent pour des choses. Plus, ils tentent sans cesse de la leur faire rentrer dans la gorge car elle est une menace pour le statu quo, les dominés la défendant âprement et la développant par tous les moyens possibles, les plus subtils ou les plus détournés, inventant, rusant (les femmes sont « menteuses » , les nègres « puérils » , les arabes « hypocrites » …) pour la protéger et l’étendre.

 

B. Des choses « naturelles ». Ou comment fusionnent l’idée de nature et la notion de chose.

L’idée de nature ancienne et celle d’aujourd’hui ne se superposent pas totalement, celle que nous connaissons se constitue sensiblement au XVIIIe siècle.

L’ancienne idée de nature, qu’on pourrait dire aristotélicienne pour simplifier, exprimait une conception finaliste des phénomènes sociaux : un esclave est fait pour faire ce qu’il fait, une femme est faite pour obéir et pour être soumise, etc. L’idée de nature d’une chose ne signifiait guère que la place de fait dans le monde d’une chose ; elle se confondait presque absolument avec celle de fonction. (Nous avons d’ailleurs conservé ce sens lorsque nous parlons de la nature d’un objet, d’un phénomène. Le fonctionnalisme moderne n’est pas si loin de cette position et c’est la critique pertinente que lui a faite Kate Millet dans Sexual Politics.) L’idée moderne de nature – étroitement associée à, et dépendante de celle de Nature[5]Alors que dans son acception ancienne, le terme de nature désigne l’usage et la destination d’une chose, d’un phénomène, l’organisation de ses caractères propres, on entendra ici par … Voir plus – s’est développée concurremment aux sciences, sciences dites d’ailleurs de la matière et de la nature. Ces dernières, tout en conservant une signification commune : celle d’une destination de la chose considérée, ont changé la configuration du « naturel » en y apportant des modifications majeures.

Quelles modifications sont intervenues dans la configuration du « naturel », qu’a-t-on « ajouté » au statut de « choses-destinées-à-être-des-choses » de certains groupes humains ? Principalement l’idée : a) de déterminisme, et b) de déterminisme interne à l’objet lui-même. Le déterminisme ? En effet, en ce que la croyance en une action mécanique était introduite dans une configuration qui jusque là était relativement statique ; la visée finaliste du premier naturalisme devenait dans le nôtre une proclamation d’allure scientifique : la place occupée par un groupe dominé, par les esclaves sur les plantations, par les femmes dans les maisons, devenait effectivement prescriptive du point de vue de la rationalité scientifique socialement proclamée. Non seulement a) étant à leur place dans tels rapports sociaux les appropriés devaient y rester (finalisme de la première idée de nature) mais, b) ils étaient désormais considérés comme physiologiquement organisés (et non plus seulement anatomiquement) en vue de cette place et préparés pour cela en tant que groupe (prescription du déterminisme). Enfin, c) ils étaient à telle place dans les rapports sociaux non plus par l’effet d’une décision divine ou de mécanismes mystico-magiques extérieurs au monde sensible, mais bien par l’effet d’une organisation intérieure à eux-mêmes qui exprime en chacun de ces individus l’essence du groupe dans son ensemble. Cette programmation interne est à elle-même sa propre justification en fonction même de la croyance en une Nature personnifiée et téléologique. Du XVIIIe siècle à aujourd’hui, ce nouveau genre de naturalisme a reçu des traits de plus en plus complexes, et si au siècle dernier on cherchait l’origine du programme dans le fonctionnement physiologique, on le traque aujourd’hui dans le code génétique ; la biologie moléculaire vient relayer la physiologie expérimentale.

Dans l’idéologie naturaliste développée aujourd’hui contre les groupes dominés, on peut donc distinguer trois éléments. Le premier : le statut de chose, qui exprime les rapports sociaux de fait, les appropriés, étant des propriétés matérielles, sont des éléments matérialisés dans la pensée elle-même. La seconde couche correspond à ce qu’on peut appeler une pensée d’ordre, un système finaliste et téléologique qui se résume par : les choses étant ce qu’elles sont, c’est-à-dire certains groupes (ou un groupe) en appropriant d’autres (ou un autre), cela fait fonctionner correctement le monde, il convient donc que cela reste ainsi, ce qui évitera le désordre et le renversement des valeurs vraies et des priorités éternelles. (Le moindre soupir d’impatience exprimée d’un dominé déclenche dans l’esprit fragile des dominants les visions d’orage les plus apocalyptiques, de la castration menaçante à l’arrêt de la rotation de la terre.) Le troisième élément, spécifique à la pensée moderne depuis le XVIIIe siècle, le « naturalisme », proclame que le statut d’un groupe humain, comme l’ordre du monde qui le fait tel, est programmé de l’intérieur de la matière vivante. L’idée de déterminisme endogène est venue se superposer à celle de finalité, s’y associer, et non la supprimer comme on le croit parfois un peu rapidement. La fin du théocentrisme n’a pas signifié pour autant la disparition de la finalité métaphysique. Ainsi on a toujours un discours de la finalité mais il s’agit d’un « naturel » programmé de l’intérieur : l’instinct, le sang, la chimie, le corps, etc. non d’un seul individu, mais d’une classe dans son ensemble dont chacun des individus n’est qu’un fragment. C’est la singulière idée que les actions d’un groupe humain, d’une classe, sont « naturelles » ; quelles sont indépendantes des rapports sociaux, qu’elles préexistent à toute histoire, à toutes conditions concrètes déterminées.

 

Du « naturel » au « génétique »…

L’idée qu’un être humain est programmé de l’intérieur pour être asservi, pour être dominé et pour effectuer du travail au profit d’autres êtres humains, semble étroitement dépendante de l’interchangeabilité des individus de la classe appropriée. La « programmation interne » de la domination chez les dominés frappe les individus appartenant à une classe appropriée en tant que classe. C’est-à-dire qu’elle intervient lorsque l’appropriation collective précède l’appropriation privée. Pour les classes de sexe, par exemple, l’appropriation de la classe des femmes n’est pas réductible au seul mariage – qui l’exprime certes – mais aussi la restreint comme on l’a vu dans la première partie de cet article. Autrement dit l’idée génétique est associée et dépendante du rapport d’appropriation de classe. C’est-à-dire d’une appropriation non-aléatoire, qui dérive non d’un accident pour l’individu approprié mais d’un rapport social fondateur de la société. Et donc impliquant des classes issues de ce rapport et qui n’existeraient pas sans lui.

Ce fait idéologique intervient lorsque toutes les femmes appartiennent à un ensemble approprié en tant qu’ensemble (le sexage) et que l’appropriation privée des femmes (le mariage) en découle. Si tel n’était pas le cas on se trouverait en présence d’un rapport de force aléatoire, d’une acquisition par contrainte pure, tels que sont l’esclavage par prise de guerre, par razzia, et s’il existe (ce qui est douteux[6]En effet, « mariage par rapt » désigne conventionnellement un certain type de mariage dont les règles sont parfaitement institutionnalisées, en un sens donc il est le contraire d’un … Voir plus) le mariage par rapt.

Car l’appropriation d’un individu n’appartenant pas déjà à une classe statutairement appropriée (et dans laquelle peut s’effectuer librement l’appropriation privée de chaque individu particulier), l’appropriation de cet individu, donc, passe par le conflit ouvert et des rapports de force et de contrainte reconnus. Pour prendre un esclave dans un peuple voisin ou une classe libre, il faut faire la guerre ou pratiquer le rapt. C’est ainsi que se recrutaient les esclaves de cités antiques, c’est ainsi que se sont recrutés pour les colonies européennes d’Amérique les premiers servants et esclaves blancs et noirs au XVIIe siècle. Alors que, pour acquérir « normalement » un esclave dans une classe esclave déjà constituée, il suffit de l’acheter, pour acquérir une femme dans une société où la classe femme est constituée, il suffit de la « demander » ou de l’acheter.

Dans le premier cas l’appropriation est donc le fruit d’un rapport de force ; force qui intervient comme moyen d’acquisition d’individualités matérielles non explicitement et institutionnellement destinées antérieurement à l’appropriation ; et il ne semble pas que dans ce cas l’appropriation s’accompagne d’une idée développée et précise de « nature », elle reste embryonnaire. Par contre lorsqu’une classe appropriée est constituée et cohérente – et donc caractérisée par un signe symbolique constant[7]Par signe symbolique constant on entendra une marque arbitraire renouvelée qui assigne sa place à chacun des individus comme membre de la classe. Ce signe peut-être de forme somatique … Voir plus – l’idée de nature se développe et se précise, accompagnant la classe dans son ensemble et chacun de ses individus de la naissance à la mort. La force n’intervient pas alors autrement que comme moyen de contrôle des déjà-appropriés. L’idée de nature ne semble pas avoir été présente dans les sociétés romaine et hébreue antiques qui pratiquaient l’esclavage de guerre ou pour dettes, alors que la société industrielle moderne, avec l’esclavage de plantation, la prolétarisation des paysans au XIXe siècle, le sexage, a développé une croyance scientificisée et complexe en une « nature » spécifique des dominés et appropriés.

Plus, l’idée de nature s’affine progressivement. Car les interprétations idéologiques des formes de l’appropriation matérielle tirent nourriture des développements des sciences, comme elles induisent également le sens et les choix de ces développements. Si l’idée d’une nature spécifique des dominés, des appropriés (racisés, sexisés) a « bénéficié » du développement des sciences naturelles, depuis une cinquantaine d’années les acquisitions de la génétique puis de la biologie moléculaire viennent s’engouffrer dans ce puits sans fond qu’est l’univers idéologique de l’appropriation, véritable incitateur de ces recherches.

L’idée d’une détermination génétique de l’appropriation, la croyance au caractère « programmé » de cette dernière (Darwin avait commencé à parler du « merveilleux instinct de l’esclavage »), est donc à la fois le produit d’un type particulier d’appropriation où une classe entière est institutionnellement appropriée d’une façon stable et considérée comme le réservoir d’individualités matérielles échangeables d’une part, ET d’autre part du développement des sciences modernes. Cette occurrence ne se rencontre guère que dans les rapports de sexage[8]C’est une question importante que de déterminer les rapports sociaux différents qui usent de la différence anatomique des sexes. En théorie il n’y a aucune raison que les sexes soient … Voir plus et ceux d’esclavage des XVIIIe et XIXe siècles dans les États de la première accumulation industrielle.

Tout ceci explique en partie que l’on ait, depuis qu’on s’y intéresse, si souvent comparé les relations qui existent entre les sexes à la fois au régime des castes et à l’institution esclavagiste. En effet le régime des castes présente l’extraordinaire stabilité apparente que présente également l’institution de sexage ; cette stabilité appuie dans notre société un énoncé de type généticiste, il est, dans la société indienne, héréditariste[9]En effet, le principe reconnu de la société de castes est la fermeture et l’homogénéité de chacune des castes dont par conséquent le statut s’acquiert par la filiation : on appartient … Voir plus. La parenté de l’institution esclavagiste avec le sexage réside dans l’appropriation sans limites de la force de travail, c’est-à-dire de l’individualité matérielle elle-même. Il y a donc bien, en effet, rencontre ou convergence du sexage avec ces deux formes sociales, mais les classes de sexe sont des classes spécifiques, créées par des rapports sociaux spécifiques ; on ne peut donc se contenter de les définir par leur parenté avec d’autres formes sociales et d’établir des analogies entre institutions qui expriment des rapports d’appropriation particuliers. Mais sans doute avions-nous été longtemps aveuglées par l’illusion qu’il s’agissait d’un « rapport naturel » et cela nous cachait qu’il s’agissait d’une forme sociale propre.

 

C. Tous les humains sont naturels mais certains sont plus naturels que les autres.

La co-occurrence de l’assujettissement, de la sujétion matérielle, de l’oppression d’un côté et du discours hautement intellectualiste de la Nature, grande organisatrice et régulatrice des rapports humains, de l’autre, est aujourd’hui principalement « portée » par la classe des femmes. Elles passent pour le lieu privilégié des élans et des contraintes naturels. Si historiquement ce poids a pesé sur d’autres groupes sociaux (par exemple le groupe des esclaves afro-américains ou celui du premier prolétariat industriel ou les peuples colonisés par les métropoles industrielles…), ici, dans ces mêmes métropoles, aujourd’hui, l’imputation naturaliste se focalise sur le groupe des femmes. C’est à leur propos que la croyance qu’il s’agit d’un « groupe naturel » est la plus contraignante : la plus inquestionnée. Si l’accusation d’être d’une nature spécifique touche encore aujourd’hui les anciens colonisés comme les anciens esclaves, le rapport social qui a succédé à la colonisation ou à l’esclavage n’est plus une relation d’appropriation matérielle directe. Le sexage, lui, reste un rapport d’appropriation de l’individualité matérielle corporelle de la classe entière. Il en résulte que, si au sujet des anciens colonisés et des anciens esclaves, comme à propos du prolétariat, il y a une controverse sur la question de leur présumée « nature », pour ce qui est des femmes il n’y a aucune controverse : les femmes sont considérées par tous comme étant d’une nature particulière : elles sont supposées être « naturellement spécifiques », et non socialement. Et si le monde scientifique entre en ébullition dès que l’héréditarisme génétique en matière sociale refait surface (exemples : les ouvriers sont une race particulière composée de ceux qui, génétiquement, sont incapables de réussir, ou bien : les nègres sont intellectuellement inférieurs et moralement débiles ; ceci sous des formes d’ailleurs de plus en plus détournées mais toujours identiques quant au fond) on est par contre à mille lieux de la moindre agitation pour ce qui concerne la « différence naturelle » des sexes où préside le plus grand calme. Et si les jugements portés sur la classe appropriée – dans ce cas les femmes – jugements qui reviennent toujours, sans aucune exception, à affirmer la « nature particulière » des femmes, peuvent être parfois élogieux ou même dithyrambiques (comme c’est également le cas pour les autres groupes « naturalisés ») ils n’en sont pas moins des imputations de spécificité naturelle.

Dans tous les cas l’imputation de naturalité est portée contre les appropriés et les dominés : ne sont naturels que ceux qui se trouvent dans le groupe dominé de la relation de domination, la Nature ne concerne vraiment que l’un des groupes en présence. En effet, elle est absente des définitions spontanées des groupes sociaux dominants. Curieusement absents du monde naturel, ces derniers disparaissent de l’horizon des définitions. Ainsi se dessine un monde bizarre, où les appropriés, seuls, flottent dans un univers des essences éternelles qui les cerne entièrement, dont ils ne sauraient sortir, et où, enfermés dans leur « être » ils remplissent des devoirs que leur assigne la seule nature puisqu’à l’horizon rien, mais vraiment rien, ne peut laisser penser qu’un autre groupe est également concerné.

 

D. L’appropriation est une relation

La « différence » vient de…

Ce fardeau qui pèse sur nous, l’imputation que nous sommes « naturelles », que tout – notre vie, notre mort, nos actes – nous est enjoint par notre mère Nature en personne (et pour faire bon poids elle aussi est une femme), s’exprime dans un discours d’une noble simplicité. Si les femmes sont dominées c’est parce qu’elles sont « pas pareilles », qu’elles sont différentes, délicates, jolies, intuitives, pas raisonnables, maternelles, qu’elles n’ont pas de muscles, qu’elles n’ont pas le tempérament organisateur, qu’elles sont un peu futiles et qu’elles ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Et tout ça arrive parce qu’elles ont évidemment le cerveau plus petit, l’influx nerveux moins rapide, des hormones pas pareilles qui font des irrégularités, qu’elles pèsent moins lourd, qu’elles ont moins d’acide urique et plus de graisse, qu’elles courent moins vite et qu’elles dorment davantage. Qu’elles ont deux chromosomes X, au lieu, les stupides, d’avoir un X et un Y – ce qui est la façon intéressante d’avoir des chromosomes. Qu’elles sont « un homme inachevé » OU qu’elles sont « l’avenir de l’homme », qu’elles sont « une mosaïque » OU qu’elles sont « le sexe de base », qu’elles sont « plus fortes et plus résistantes » que les hommes OU qu’elles sont « le sexe faible ». Bref, qu’elles sont différentes.

Comment différentes ? De quoi ? De quoi sont-elles différentes ? Parce qu’être différent tout seul, si l’on pense grammaire et logique, ça n’existe pas, pas plus que la fourmi de dix-huit mètres avec un chapeau sur la tête. On n’est pas différent comme on est frisé, on est différent DE… Différent de quelque chose. Mais bien sûr direz-vous, les femmes sont différentes des hommes ; on sait bien de qui les femmes sont différentes. Pourtant si les femmes sont différentes des hommes, les hommes eux ne sont pas différents. Si les femmes sont différentes des hommes, les hommes, eux, sont les hommes. On dit par exemple : les hommes, dans cette région, ont une taille moyenne de 1,65 m, et (partout dans le monde) sont carnivores, marchent à quatre km/h, portent trente kilos sur telle distance… Mais c’est sûr que les femmes, qui sont différentes des hommes, ne mesurent pas en moyenne 1,65 m, ne mangent pas de viande toujours (car elle est réservée aux hommes dans la plupart des cultures et classes pauvres). Et que, différentes des hommes, délicates et n’ayant pas de muscles elles portent bien trente kilos, mais lorsqu’il s’agit des travaux effectués – aujourd’hui et ici – par les femmes tous les yeux sont vertueusement baissés : car je ne parle pas de l’empierrage des routes dans les pays de l’Est, mais bien des dix à quinze kilos de provisions portés chaque matin avec, en plus, un enfant sur le bras, provisions et enfants déplacés sur une distance horizontale de plusieurs centaines de mètres et une distance verticale de un à six étages[10]L’importance de ces charges est très généralement sous-estimée, alors entrons dans le détail en prenant pour exemple une maison où on prend quatre à six repas principaux par jour … Voir plus ; et je ne parle pas des terrassières en Inde mais des charges manipulées, en France, dans l’isolement des fermes rurales ou derrière les murs des usines, comme de l’enfant pris et reposé et repris jusqu’à hauteur de torse et de visage un nombre incalculable de fois en un geste auquel l’exercice des haltères ressemble bien peu puisqu’il permet, lui, (hormis les satisfactions de l’inutilité) la régularité, le calme, l’usage des deux bras et l’immobilité docile du poids manipulé, avantages que ne présente d’aucune façon la forte personnalité d’un être humain de quelques mois ou années.

Mais en effet, les femmes sont différentes des hommes, qui ne le sont pas eux-mêmes, les hommes ne diffèrent de rien. Tout au plus quelque esprit hautement subversif ira jusqu’à penser que hommes et femmes diffèrent entre eux. Mais cette audace se perd dans l’océan de la vraie différence, solide et puissante caractéristique qui marque un certain nombre de groupes. Les nègres sont différents (les blancs sont, tout court), les Chinois sont différents (les Européens sont), les femmes sont différentes (les hommes sont). Nous sommes différentes, c’est un trait fondamental ; nous sommes différentes comme on peut « être retardataire » ou bien « avoir les yeux bleus ». Nous réussissons le tour de force grammatical et logique d’être différentes toutes seules. Notre nature c’est la différence.

Nous sommes toujours « plus » ou « moins ». Et jamais nous ne sommes le terme de référence. On ne mesure pas la taille des hommes par rapport à la nôtre alors qu’on mesure la nôtre par rapport à celle des hommes (nous sommes « plus petites ») laquelle n’est mesurée que par rapport à elle-même. On dit que notre salaire est un tiers moins élevé que celui des hommes, mais on ne dit pas que celui des hommes est de moitié plus élevé que le nôtre, il ne représente rien que lui-même. (On devrait bien le dire tout de même, car dire : les femmes gagnent un tiers de moins que les hommes c’est cacher que les hommes gagnent en fait moitié plus que les femmes. Exemple, salaire d’une femme 1.000 F, salaire d’un homme 1.500…) On dit des noirs qu’ils sont noirs par rapport aux blancs, mais les blancs sont blancs tout court, il n’est pas sûr d’ailleurs que les blancs soient d’une quelconque couleur. Pas plus qu’il n’est certain que les hommes soient des êtres sexués ; ils ont un sexe, ce qui est différent. Nous nous sommes le sexe, tout entières.

D’ailleurs il n’y a pas vraiment de masculin (il n’y a pas de genre grammatical mâle). On dit « masculin » parce que les hommes ont gardé le général pour eux. En fait il y a un général et un féminin, un humain et une femelle. Je cherche le masculin et je ne le trouve pas ; et je ne le trouve pas car il n’existe pas, le général suffit pour les hommes. Ils ne tiennent pas tant que cela à se retrouver en genre (les mâles) alors qu’ils sont une classe dominante ; ils ne tiennent pas à se retrouver dénotés par une caractéristique anatomique, eux qui sont les hommes. Homme ne veut pas dire mâle, ça veut dire espèce humaine, on dit « les hommes » comme on dit « les moineaux », « les abeilles », etc. Pourquoi diable tiendraient-ils à, comme les femmes, n’être qu’une fraction de l’espèce ? Ils préfèrent être tout, c’est bien compréhensible. Peut-être existe-t-il des langues où il y a un genre grammatical masculin ?

Quant à nous les femmes, que dis-je, nous ne sommes pas même une fraction de l’espèce : car si « femme » désigne le genre (femelle), cela ne veut en aucun cas dire être humain, c’est-à-dire l’espèce. Nous sommes non une fraction de l’espèce, mais une espèce : la femelle. Nous ne sommes pas un élément d’un ensemble, l’un des deux éléments d’une espèce sexuée par exemple, non, à nous toutes seules nous sommes une espèce (une division naturelle du vivant), et à eux tout seuls les hommes sont les hommes. Il y a donc l’espèce humaine, composée d’être humains, qui peut se diviser en mâles. Et puis, aussi, il y a les femmes. Qui ne sont pas dans l’espèce humaine et ne la divisent donc pas.

Le groupe dominant ne demande pas mieux, en tant que grand Référent, que nous soyons différentes (différents). Ce que ne supportent pas les dominants au contraire, c’est la similitude, c’est notre similitude. C’est que nous ayons, que nous voulions le même droit à la nourriture, à l’indépendance, à l’autonomie, à la vie. C’est que nous prenions ces droits et tentions de les prendre. C’est que nous ayons comme eux le droit de souffler, comme eux le droit de vivre, comme eux le droit de parler, comme eux le droit de rire et que nous ayons le droit de décider. C’est notre similitude qu’ils répriment de la façon la plus décidée. Que nous soyons différentes, ils ne demandent que ça, ils font même tout pour : pour que nous n’ayons pas de salaire, ou moindre, pour que nous n’ayons pas de nourriture, ou moins[11] Cf. Christine Delphy, « La fonction de consommation et la famille », Cahiers Internationaux de Sociologie, LVIII, 1975. Il existe également des travaux en langue anglaise sur la question., pour que nous n’ayons pas droit à la décision, mais seulement à la consultation, pour que nous aimions nos chaînes mêmes[12]Le travail : « Un homme digne de ce nom garde sa femme à la maison » ; « Mais pourquoi veux-tu t’ennuyer à travailler, ça suffit bien d’un » ; « Et … Voir plus. Ils la souhaitent notre « différence », l’aiment : ils ne cessent de nous préciser combien elle leur plaît, l’imposent de leurs actes et de leurs menaces, puis de leurs coups.

Mais cette différence, de droits, de nourriture, de salaire, d’indépendance, personne ne la dit jamais sous cette forme, sa forme réelle, non. Elle est une « différence », un trait intérieur exquis, sans rapport avec toutes ces sordides questions matérielles. Elle est exaltante, comme l’oiseau-qui-chante-dans-le-matin ou la rivière-qui-bondit, c’est le rythme-du-corps, c’est la différence quoi, elle fait que les femmes sont tendres et chaudes comme la terre est fertile, que les nègres baisent bien comme la pluie tombe, etc. Le technicolor de l’âme et les valeurs éternelles sont le vrai lieu de la différence. Différons, différons, pendant ce temps-là on n’embêtera personne, au contraire. Au lieu d’analyser la différence, dans les rapports sociaux quotidiens, matériellement, on glisse, on fuit sur le côté, en pleine mystique.

Les femmes, comme les nègres, comme les jaunes, et également comme les contestataires et les alcooliques sont donc « différents ». Et, nous dit-on, ils sont différents « en nature ». Pour les premiers (nègres, femmes), on trouve tout de suite les évidentes raisons de leur oppression et de l’exploitation qui les essouffle et les accable : le taux de mélanine de leur peau pour les uns et la forme anatomique de l’organe de la reproduction pour les autres. Pour ceux de l’alcool et de la contestation on est actuellement sur le point de trouver : c’est également naturel, c’est qu’ils n’ont pas le même code génétique, qu’ils ont le ruban ADN différent. C’est plus caché, mais cela revient au même[13]Le volume des travaux qui tendent à chercher, et donc à attribuer, une inscription génétique comme base à la place de dominé dans les rapports sociaux se développe régulièrement depuis les … Voir plus.

 

… vient de l’appropriation.

Dès qu’on veut légitimer le pouvoir qu’on exerce, on crie à la nature. À la nature de cette différence. Ah, que j’aime nos notables politiques lorsqu’ils souhaitent publiquement que nous revenions enfin à notre nature qui est de garder le feu, accroupie, dans l’antre du seigneur[14]Selon les remarques de monsieur Pierre Chaunu au cours d’une rencontre du RPR, durant l’automne préélectoral 1977 ; messieurs Michel Debré et Jacques Chirac, dans d’autres réunions du … Voir plus. Que la Nature est commode qui garantit si bien les nécessaires différences. Et pendant ce temps on décidera à notre place de notre vie… de notre nourriture moindre (notre salaire moindre), de la disposition de notre individualité matérielle, des droits que nous n’aurons pas.

Ce qu’on ne veut pas entendre on le nomme « évidence », on est ainsi dispensé de réfléchir et on peut ne rien voir d’une situation. « Oui, oui, oui, je sais ! » veut dire « je ne veux pas le savoir ». C’est l’une des raisons de la nouvelle inflation du terme « appropriation » devenu depuis deux ou trois ans très fréquent[15] L’article date de 1978 [nde].. On parle beaucoup de réappropriation du corps, sans doute pas par hasard. Mais en disant ce terme on énonce une vérité si crue et si violente, si difficile à supporter, qu’en même temps on en détourne le sens ; ceci en refusant finalement le « pied de la lettre ». « Appropriation », renvoyé à une image, une « réalité symbolique », exprime et maquille à la fois une réalité brutale et concrète. Ce terme est donc employé dans un sens timide puisqu’il prétend que pour reprendre la propriété de notre matérialité physique il suffit de danser. Une façon de dire la vérité pour ne pas la connaître. Donc on admet une appropriation mais comme si elle était abstraite, en l’air, qu’elle ne venait de rien ; une espèce de vertu en quelque sorte, comme la différence. Nous sommes appropriées, tout court… Par rien il faut croire ! En un mot comme en dix on fait comme si ce qu’on disait n’était pas vraiment vrai. Un désamorçage caractérisé tend à faire disparaître un fait sous une forme métaphorique. Effet de censure (d’auto-censure souvent) devant la conscience croissante qu’effectivement le rapport des classes de sexe est un rapport d’appropriation ? Nous agissons comme si l’appropriation était l’une des caractéristiques de notre anatomie. Au même titre que la couleur des yeux, ou en mettant les choses au pire, au même titre qu’une mauvaise grippe. « Appropriées » nous voulons bien à condition que cela reste dans le vague et demeure abstrait : surtout pas d’accusations.…

Réapproprier son corps ! Il est « propre » ce corps, ou non, il est possédé ou non, par soi ou par quelqu’un d’autre. Pour saisir l’exacte signification de l’appropriation et l’hypocrisie de ce jeu métaphorique, un conseil : « appropriez-vous » la caisse de l’établissement où on va réapproprier son corps, le sens du terme apparaîtra très vite dans toute sa crudité. La violence physique exercée contre les femmes, les coups qui leur sont donnés par des hommes qui n’admettent pas de leur part la moindre tentative d’autonomie, d’indépendance, de réappropriation de soi-même, exprime – de la même façon – que ce n’est nullement le droit des femmes que de décider de leurs actes, que ce soit dans le domaine sexuel, le domaine sentimentalo-affectif (les « simples » flirts, les amies elles-mêmes sont aussi durement contrôlés que la sexualité stricto sensu), comme dans celui du travail domestique, travail coutumièrement (et juridiquement) reconnu comme donnant droit à l’exercice de la violence et des représailles masculines lorsqu’il ne donne pas toute satisfaction. Le possesseur de la femme tente de l’empêcher d’agir comme elle l’entend. Et tel est son droit. « Satisfait ou remboursé » pourrait être un bon slogan de divorce masculin[16]Dans la mesure où le divorce peut être la sanction dérivée d’une non-satisfaction du mari qui considère l’outil comme impropre à effectuer les tâches pour lesquelles il a été acquis. Cf. … Voir plus. Les femmes ne peuvent décider pour elles car elles ne s’appartiennent pas. Nul ne décide de l’affectation d’objets qui ont un propriétaire. Que nous soyons effectivement prises comme des objets dans un rapport déterminé, que l’appropriation est une relation, que cela se fait au moins à deux, que c’est un rapport, au fond nous ne voulons pas le voir.

Autrement dit nous acceptons quelque part – et même hélas nous revendiquons parfois – que nous serions naturellement « femmes », toutes et chacune l’expression (exquise ou redoutable, suivant les opinions) d’une espèce particulière : l’espèce femme définie par son anatomie, sa physiologie, et dont un des traits, au même titre que les seins ou la rareté du poil, serait une étrange caractéristique qui nous projetterait directement sur les murs des villes, en affiches géantes, en réclames et publicités diverses ; elle ferait « tout naturellement » que nos compagnons nous pincent les fesses et que nos enfants nous donnent des ordres. En somme les affiches, les pincements et les ordres sortiraient tout droit de notre anatomie et de notre physiologie. Mais jamais des rapports sociaux eux-mêmes.

Et si jamais nous sommes opprimées, exploitées, c’est une conséquence de notre nature. Ou bien, mieux encore, notre nature est telle que nous sommes opprimées, exploitées, appropriées. Ces trois termes exprimant en ordre croissant notre situation sociale[17]Opprimées. C’est le point d’unanimité entre les différentes interprétations. Nous sentons toutes que nous sommes empêchées, entravées, dans la majorité des domaines de l’existence, que … Voir plus.

II. Les femmes dans la Nature et la nature des femmes

 

A. Dissymétrie de la « nature » selon le sexe

La conception qu’il existe une finalité naturelle dans les relations sociales n’est pas d’application uniforme ; le naturalisme ne vise pas indifféremment tous les groupes impliqués dans les rapports sociaux ou, plus exactement, s’il les concerne tous, il ne les vise pas de la même façon ni au même niveau. L’imputation d’une nature spécifique joue à plein contre les dominés et particulièrement contre les appropriés. Ces derniers sont censés relever totalement et uniquement d’explications par la Nature, par leur nature ; « totalement », car rien en eux n’est hors du naturel, rien n’y échappe ; et « uniquement », car aucune autre explication possible de leur place n’est même envisagée. Du point de vue idéologique, ils sont immergés absolument dans le « naturel ».

 

La nature des uns…

Par contre, les groupes dominants, en un premier temps, ne s’attribuent pas à eux-mêmes de nature ; ils peuvent, au terme de détours considérables et d’arguties politiques, se reconnaître, comme nous le verrons, quelque lien avec la Nature. Quelques liens, mais pas plus, certainement pas une immersion. Leur groupe, ou plutôt leur monde car ils ne se conçoivent guère en termes limitatifs, est appréhendé, lui, comme résistance à la Nature, conquête sur (ou de) la Nature, le lieu du sacré et du culturel, de la philosophie ou du politique, du « faire » médité, de la « praxis »… peu importent les termes, mais justement du distancié par une conscience ou un artifice.

Le premier mouvement des groupes dominants est de se définir en fonction de l’instance idéologiquement décrétée fondatrice de la société, elle varie bien évidemment selon le type de société. Ainsi les dominants peuvent se considérer comme définis par le sacré (les Brahmanes en Inde, l’Église catholique du moyen-âge), par la culture (l’Élite.….), par la propriété (la bourgeoisie.….), par le savoir (les mandarins, les clercs…), par l’action sur le réel (la solidarité des chasseurs, l’accumulation du capital, la conquête des terres…) etc. Définis en tous cas, par des mécanismes créateurs d’histoire, mais non par des instances qui seraient à la fois répétitives, intérieures et mécaniques, instances qu’ils réservent aux groupes dominés. Ainsi les hommes se prétendent identifiés par leurs pratiques et ils prétendent que les femmes le sont par leur corps. De plus, le rejet des femmes dans la « Nature », l’affirmation de leur caractère hautement naturel tend à montrer le mâle de l’espèce comme le créateur (en soi, à lui tout seul) de la société humaine, de l’artifice socio-humain et, en dernière analyse, de la conscience (comme projet ou organisation).

Pourtant les révoltes, les conflits, les bouleversements historiques et d’autres raisons les contraignent parfois à entrer dans une problématique à laquelle ils répugnent pour eux-mêmes aussi fortement qu’ils y adhèrent pour ceux qu’ils exploitent. Ils peuvent alors tenter de définir leurs liens avec cette Nature si attentive qui leur fournit si commodément et si opportunément du « matériel » vivant. À ce stade, ils peuvent entreprendre de développer ces « éthiques scientifiques », aussi bien libérales triomphantes que nazies, qui proclament que certains groupes ont droit de domination par l’excellence de leurs qualités et leurs capacités innées de toutes sortes[18]Comme le montre l’analyse du développement historique du racisme en France (et sans doute dans le monde occidental) au cours des deux siècles qui nous précèdent, spontanément le groupe … Voir plus.

Ils n’abandonnent pas néanmoins le sentiment qu’ils ne se confondent pas pour autant avec les éléments de la Nature et ils considèrent que ces capacités leur donnent, justement (quel heureux hasard), la possibilité de transcender les déterminations internes ; par exemple la nature leur donne l’intelligence, innée mais qui justement permet de comprendre, donc de dominer, dans une certaine mesure, la Nature… ou bien la nature leur donne la force, innée mais qui justement leur permet de dominer les éléments matériels de la Nature (dont les autres êtres humains, par exemple), c’est-à-dire d’être confrontés pratiquement à l’organisation du réel et d’entrer avec lui dans une relation constructive ou dialectique.

Dans cette vision, la culture humaine (la technique, la prohibition de l’inceste, etc. disons la source de la société humaine, variable suivant les auteurs) est le fruit de la solidarité et de la coopération des mâles de l’espèce. Solidarité et coopération qui dérivent soit de la chasse, soit de la guerre. En somme, débarrassés des femelles, lourdes et encombrantes, les mâles, tout seuls comme des grands, se sont élancés vers les sommets de la science et de la technique. Et y sont apparemment restés, laissant dans la Nature (sur le carreau), immergées dans le contingent, les femelles de l’espèce. Elles y sont encore. Cette orientation est si totalement androcentriste qu’on ne peut même pas la dire misogyne au sens courant du terme, l’espèce humaine n’y semblant composée que de mâles. Le rapport dialectique au milieu, la « transformation de la Nature », sont décrits dans, et par rapport à, la classe des hommes (mâles) – laissant le reste dans une obscurité qui serait de l’inexistence, si parfois une lueur n’était jetée sur la femelle, silhouette lointaine affairée à des activités naturelles, destinées à le rester et qui n’entretiennent aucun rapport dialectique avec la Nature… Cette vue est présente dans la quasi-totalité des travaux de sciences sociales. Sous une forme plus sophistiquée encore, elle prend la forme d’une dissymétrie conceptuelle dans l’analyse, comme l’a montré N.-C. Mathieu, dissymétrie qui fait décrire et analyser chacune des classes de sexe selon des présupposés théoriques différents[19]Cf. Nicole-Claude Mathieu, « Homme-culture et femme-nature ? », L’Homme XIII (3), 1973, et « Paternité biologique, maternité sociale… » in Andrée Michel … Voir plus.

La Nature intervient donc bien à un certain point de leur discours sur eux-mêmes, mais à une place telle qu’ils sont supposés entretenir avec elle des liens d’extériorité, aussi sophistiquée que soit parfois cette extériorité, telle qu’elle apparaît chez les néo-engelsiens par exemple.

Le deuxième degré de la croyance naturaliste implique donc que la nature des uns et la nature des autres est subtilement différente et non comparable, en un mot que leur nature n’est pas de même nature : la nature des uns serait tout à fait naturelle alors que la nature des autres serait « sociale » : « Au fond, pourrait-on dire, l’homme est biologiquement culturel… La femme au contraire serait biologiquement naturelle » commente ironiquement l’analyste d’un texte récent[20] La remarque est de Nicole-Claude Mathieu, dans son article « Homme-culture et femme-nature ? ».. Les lois et l’architecture, la stratégie et la technique, la machine et l’astronomie, seraient des créations qui « sortiraient » l’humanité de la Nature ; et ainsi, inventions du groupe des hommes et caractéristiques intrinsèques et potentielles de chacun des mâles, la civilisation et la société seraient le terme dynamique d’une création qui porterait le mâle de l’espèce à « dominer », à « utiliser » le milieu naturel en vertu d’une capacité particulière, d’une orientation tout à fait spécifique de la conduite naturelle.

Alors que, antagonistement, la reproduction, l’élevage des enfants, le soin de la nourriture, seraient l’expression d’instincts stéréotypés, adaptatifs peut-être, mais en tous cas expressions de la permanence de l’espèce. Permanence portée par les femelles. J’améliore nettement en employant ce terme d’ailleurs, car à vrai dire d’une part les femelles se contentent d’être irréductiblement naturelles et quand je parle de « permanence » j’interprète dans un souci de balancement des responsabilités et de symétrie décorative. Et, d’autre part, mon esprit vagabonde trop librement quand, dans l’inventaire des instincts il mentionne autre chose que la reproduction, cette dernière suffit en effet amplement à faire le tout de la spécificité théorique des femelles.

Bref, s’il y a bien une nature propre à chacun des groupes, l’une de ces natures tend à la nature alors que l’autre tend à la culture (à la civilisation, à la technique, à la pensée, à la religion, etc. : mettez ici le terme que vous dictera votre choix théorique, culturaliste, marxiste, mystique, psychanalytique, fonctionnaliste). Quel qu’il soit, le terme choisi devra impliquer que la nature tend ici, dans CE groupe (le groupe des hommes), à se transcender elle-même, à se distancier, à se transformer, ou se dominer, etc. Et une autre nature, celle-là fondamentale, immobile, permanente (celle des femmes, des dominés en général) se manifeste principalement dans une pratique répétitive et fantasque, permanente et explosive, cyclique, mais en aucun cas n’entretenant avec elle-même et le monde extérieur des rapports dialectiques et antagonistes, une pure nature, qui se redouble elle-même.

 

… et la nature des autres.

Telle est bien celle qu’on nous attribue. Nos règles et notre intuition, nos accouchements et notre fantaisie, notre tendresse et nos caprices, notre solidité (à toute épreuve) et nos petits plats, notre fragilité (insondable) et nos remèdes de bonne femme, notre magie réparatrice, la permanence tellurique du corps de la femme. Tiens, là ça grince un peu, la permanence ? En fait nos corps sont interchangeables, et même plus : ils doivent se changer (comme les draps), car c’est la jeunesse qui est tellurique chez les femmes. Et c’est de notre espèce qu’il s’agit, non de tel individu particulier[21] Cf. Ti Grace Atkinson, « La femme âgée », in Odyssée d’une Amazone, Paris, Éditions des femmes, 1975.. Nous le croyons un moment, comme nous croyons dire je, jusqu’à ce que l’explosion du réel nous signifie qu’il n’en est rien.

Chacune de nos actions, chacune des actions que nous engageons dans un rapport social déterminé (parler, faire la lessive, faire la cuisine, soigner, faire des enfants, etc.) qui est un rapport de classe, celui qui nous impose les modalités et la forme de notre vie, on l’attribue à une nature qui serait à l’intérieur de nous, et qui – hors de toute relation – nous pousserait à faire tout cela parce que nous serions « programmées pour », parce que nous serions « faites pour cela », que visiblement nous le « ferions mieux » que quiconque. Ce que d’ailleurs nous sommes prêtes à croire lorsque nous sommes confrontées à la fabuleuse résistance de l’autre classe en face de ces actes tels que nettoyer, se charger réellement des enfants (et non les mener faire un petit tour festif ou avoir avec eux « une grande conversation sérieuse »), se charger réellement de la nourriture (tous les jours et dans le détail), et ne parlons même pas de la lessive, du repassage, du rangement, etc. (qu’un solide adulte homme laisse faire sans remords à un enfant de dix ans pourvu qu’il soit de sexe féminin) tous domaines où les coopérations connues et constatées approchent de zéro.

Certes notre « nature » a également des côtés plus fantaisistes et primesautiers, superficiellement moins utilitaires, mais qui n’en renforcent pas moins l’idée que nous serions faites d’une chair spéciale, propre à certaines choses et pas du tout à d’autres (comme par exemple décider[22]Sur le mode anecdotique, la panique du chroniqueur d’un journal du soir à l’idée qu’il ne peut pas prendre de « bonne décision » lorsqu’il se trouve dans la situation … Voir plus). En somme cinquante kilos de viande spontanée mais pas réfléchie, rusée mais pas logique, tendre mais pas persévérante, résistante mais pas solide, chacune d’entre nous est un petit morceau de l’espèce femelle, grande réserve où « on » puise le fragment qui vous convient (« une de perdue, dix de retrouvées »), fragment dans lequel on estime selon Georges Brassens que « tout est bon et rien à jeter ».

Non, décidément ce n’est pas l’estime qui nous manque, ce n’est donc pas que nous ayions à récupérer quelque valeur perdue comme beaucoup d’entre nous s’essouflent à le proclamer. Nous n’avons perdu aucune estime et sommes bien appréciées à notre valeur : celle d’être des outils (d’entretien, de reproduction, de production…). Crier que nous sommes honorables, que nous sommes des sujets est le constat d’un avenir. Si nous sommes les sujets de l’histoire, c’est de l’histoire que nous sommes en train de faire.

L’idée que nous sommes faites d’une chair particulière, que nous avons une nature spécifique peut revêtir des couleurs charmeuses, là n’est pas la question car, méprisant ou élogieux, le coup de la nature tente de faire de nous des êtres clos, finis, qui poursuivent une tenace et logique entreprise de répétition, d’enfermement, d’immobilité, de maintien en l’état du (dés)ordre du monde. Et c’est bien contre quoi nous tentons de résister lorsque, décrites comme « imprévisibles », fantaisistes, inattendues nous acceptons alors l’idée de nature féminine qui, sous ces traits, semble l’inverse de la permanence. On nous concède volontiers les écarts d’ailleurs, tant qu’il signifient que nous sommes hors de l’histoire, hors des rapports sociaux réels et que tout ce que nous faisons n’advient que par le surgissement de quelque obscur message génétique enfoui au fond de nos cellules. Et qu’ainsi nous laissions tout bénéfice aux dominants d’être les inventeurs de la société, les détenteurs de l’imprévisible véritable et du pari historique qui sont, non pas l’expression d’une profonde fatalité, mais au contraire le fruit de l’invention et du risque ; le « hasard » lui-même leur convient mieux que de se voir « programmés ».

 

B. Deux espèces distinctes ?

On préfère, plutôt que d’envisager le processus social qui détermine les deux « genres », considérer a) soit qu’il existe deux groupes somatiques « naturels » qui peuvent être considérés comme liés par des liens organiques de complémentarité et de fonctionnalité ou qui peuvent au contraire être vus dressés l’un contre l’autre dans une relation d’« antagonisme naturel », b) soit envisager deux groupes, toujours aussi anatomiques et naturels, mais assez hétérogènes cependant pour que l’un s’’émancipe de la nature et l’autre y demeure. En aucun cas les rapports de classe ne viennent au centre du débat, et d’ailleurs ils ne sont même pas envisagés. On occulte l’existence réelle de ces groupes en les décrivant comme des réalités anatomo-physiologiques sur lesquelles viendraient se greffer quelques ornements sociaux tels que les « rôles » ou les « rites ». Et pour pouvoir ainsi les considérer, et maintenir l’affirmation de leur spécificité naturelle, on en arrive à la division en deux espèces hétérogènes à message génétique particulier et à pratiques distinctes enracinées dans ce message. À la limite cette interprétation peut aboutir à théoriser les rapports des sexes comme relevant des ensembles symbiotiques d’exploitation instinctive du type fourmis et pucerons.

Ces insinuations qui sous entendent l’existence d’une espèce mâle et d’une espèce femelle sont incontestablement le signe des rapports réels qui existent entre les deux groupes : c’est-à-dire des rapports sociaux d’appropriation qui s’expriment en énonçant l’existence d’espèces distinctes. Mais ce n’est pas une analyse de ces rapports car il se trouve qu’il s’agit de rapports sociaux intra-spécifiques et non d’espèce à espèce (inter-spécifiques).

L’arrogance de ces conceptions, énoncées avec une indifférence appuyée, parcourt la vie quotidienne. Les clercs eux-mêmes, du pigiste de presse au prof du secondaire, du philosophe de salon au chercheur mandarin, l’énoncent intellectuellement, avec explications, exemples, variantes et autres accompagnements rhétoriques. Les intellectuels professionnels lorsqu’ils se mettent à réfléchir aux sexes ne les considèrent pas comme des classes, mais comme des catégories naturelles affectées de quelques oripeaux socio-rituels. Ils mettent en forme avec persévérance et constance, quelle que soit leur discipline ou leur tendance théorique, cette hétérogénéité du « naturel » selon qu’il s’agit des hommes ou des femmes.

L’imputation d’être des groupes naturels qui est faite aux groupes dominés est donc bien particulière. Ces groupes dominés sont énoncés, dans la vie quotidienne comme dans la production scientifique, comme immergés dans la Nature et comme des êtres programmés de l’intérieur, sur lesquels le milieu et l’histoire sont pratiquement sans influence. Une telle conception s’affirme d’autant plus fortement que la domination exercée est plus proche de l’appropriation physique nue. Un approprié sera considéré comme une pure chose. Les dominés sont immédiatement considérés comme ayant à voir avec la Nature alors que les dominants n’y viennent qu’en second mouvement. Mais plus encore les protagonistes occupent par rapport à la Nature une place différente : les dominés sont dans la Nature et la subissent, alors que les dominants surgissent de la Nature et l’organisent.

 

C. Conséquences politiques

Les conséquences politiques de cette idéologie sont incalculables. Hormis le côté prescriptif d’un tel discours (les dominés sont faits pour être dominés, les femmes sont faites pour être soumises, commandées, protégées, etc.) ce discours de la Nature attribue toute conduite politique, toute conduite créative, mieux toute possibilité même de ces conduites au seul groupe dominant. Toute initiative politique de la part des appropriées sera rejetée, ou durement réprimée selon la mécanique répressive classique de tout pouvoir envers toute contestation ou tout projet qui n’épouse pas les vues dominantes, mais aussi réprimée comme irruption terrifiante de la « Nature ». La lutte elle-même apparaîtra comme un mécanisme naturel sans signification politique et sera présentée comme une régression vers les zones obscures de la vie instinctive. Et sera discréditée.

Cela n’aurait aucune importance si cela touchait la seule opinion des dominants (généralement les conquêtes politiques ne se font pas dans l’aménité et nous n’avons certainement pas à compter sur celle-ci). Mais une idéologie propre à certains rapports sociaux est plus ou moins admise par tous les acteurs concernés ; ceux-mêmes qui subissent la domination la partagent jusqu’à un certain point. Dans le malaise le plus souvent ; mais parfois dans la fierté et sur le mode revendicatif. Or le fait d’accepter quelque part l’idéologie des rapports d’appropriation (nous sommes des choses naturelles), nous prive (et c’est bien cela qu’elle vise puisqu’elle est justement l’expression de notre réduction concrète à l’impuissance) d’une grande partie de nos moyens et d’une partie de notre possibilité de réflexion politique. Nous mêmes en arrivons peu ou prou à admettre que notre lutte serait une lutte « naturelle », millénaire, immémoriale… ; qu’elle serait une métaphysique « lutte des sexes » dans une société à jamais clivée par les lois de la Nature et qu’en définitive elle ne serait que soumission aux mouvements spontanés issus des profondeurs du vivant, etc[23] C’est sans doute ce qui explique aussi que les partis politiques traditionnels ne reconnaissent jamais qu’une position féministe est une position politique…. Ainsi, passez muscade, plus d’analyse de société, plus de projet politique, plus de science ni de tentative de penser l’impensé[24]Toute science se construit contre l’« évidence », en montrant ce que cette dernière cache/expose. Penser ce qui n’a pas encore été pensé à propos de ce qui est considéré comme … Voir plus.

Les hommes étant naturellement qualifiés pour fonder la société, les femmes étant naturelles tout court et qualifiées pour rien du tout d’autre qu’exprimer cette nature, il en résulte que dès qu’elles ouvrent la bouche ce ne peut être qu’une menace venue du fond de la Nature, une menace contre l’entreprise hautement humaine qu’est la société, laquelle appartient aux hommes qui l’ont inventée et la dirigent en la protégeant de toutes les entreprises venues de la menaçante Nature, dont cette espèce spécifique que sont « les femmes »[25]Et nous chanterions notre nature ! Nous ! Cela évoque la situation créée par cette coutume éminemment policée qui consiste à insulter les gens avec le sourire en s’arrangeant pour … Voir plus.

 

Conclusion

Des choses dans la pratique et des choses dans la théorie.

Résumons. En fonction du fait que les femmes sont une propriété matérielle concrète, se développe sur elles (et contre elles) un discours de la Nature. On les crédite (comme le croient certaines optimistes), on les accuse (en fait) d’être des êtres naturels, immergés dans la Nature et d’être mues par elle. Des choses vivantes, en quelque sorte.

Et ces choses vivantes sont vues telles car, dans un rapport social déterminé, le sexage, elles sont des choses. Nous avons tendance à le nier, à l’oublier, à refuser d’en tenir compte. Ou mieux, à le maquiller en « réalité métaphorique ». Alors même que ce rapport est la source de notre conscience, politique et de classe.

Les hommes pourtant le savent parfaitement et cela constitue chez eux un ensemble d’habitudes automatisées, à la limite de la conscience claire, dont ils tirent quotidiennement, aussi bien hors que dans les liens juridiques de l’appropriation, des attitudes pratiques qui vont du harcèlement pour obtenir des femmes des services physiques à un rythme ininterrompu (nettoyer la table, céder le passage aux hommes sur le trottoir en se collant contre le mur ou en descendant dans le caniveau, leur laisser les deux tiers du siège de métro ou de bus, passer le cendrier, le pain, les nouilles, le tabac, abandonner le morceau de viande…) à l’exercice éventuel de droits de fait contre notre intégrité physique et notre vie[26]L’exercice de la violence toujours potentiellement présent est à l’origine de cette crainte, endémique dans la vie des femmes. Crainte que certaines brandissent aujourd’hui contre le … Voir plus.

En même temps que des conclusions pratiques d’utilité constante ils en tirent des propos théoriques… Ceux-ci visent à présenter sous une forme « scientifique » le statut de chose des appropriées et à affirmer ainsi que ce statut de chose n’est pas le produit d’un rapport humain. Ayant une existence d’objet matériel, manipulable, le groupe approprié sera idéologiquement matérialisé ; d’où le postulat que les femmes sont des « êtres naturels ». D’où la conclusion toute normale que leur place dans le système social est entièrement enclose dans cette matière.

Ces conceptions évacuent ainsi le rapport de classe entre les deux sexes, le rapport intra-humain ; ils confortent l’exploitation et la mainmise en les présentant comme naturelles et irréversibles. Les femmes sont des choses, donc elles sont des choses. En essence.

  1. a) L’idée de nature est l’enregistrement, au fond tout à fait banal, d’un rapport social de fait. En un sens elle est un constat ; après tout, le discours de la nature ne veut jamais dire, tout simplement, que : les X (les femmes, par exemple) sont dominés et utilisés. b)Mais elle est un constat d’un type particulier, un constat prescriptif dans tous les cas, qu’il s’agisse d’Aristote parlant de la nature des esclaves ou du Colloque de Royaumont, aujourd’hui, ré-exposant la spécificité du cerveau des femmes[27] Le fait féminin, Paris, Fayard, 1978.… Dans les deux cas, le constat de la place particulière qu’occupent ceux qu’on appelle les esclaves ou celles qu’on appelle les femmes est associé à l’obligation intimée de conserver cette place puisqu’ils sont « faits comme cela ». Les deux formes proclament que a) les rapports sociaux étant ce qu’ils sont, b) ils ne peuvent être autrement, et c) ils doivent rester identiques. Le discours moderne de la Nature introduit dans tout cela une nouveauté : la programmation interne des appropriés qui implique qu’ils œuvrent eux-mêmes à leur appropriation et que toutes leurs actions tendent en définitive à la parfaire.

 

Conscience d’espèce ou conscience de classe ?

Tout nous répète que nous sommes une espèce naturelle, chacun s’efforce de nous en persuader davantage, et de nous convaincre, qu’espèce naturelle, nous aurions des instincts, des conduites, des qualités, des insuffisances propres à notre nature. Nous serions dans l’humanité les témoins privilégiés de l’animalité originaire. Et nos conduites, les rapports sociaux où nous sommes seraient explicables, eux, au contraire des autres faits de société, par la seule Nature. Au point même que certains, sinon tous les, systèmes théoriques des sciences jettent ouvertement ce jeu sur la table : les femmes sont la part naturelle du socius humain : on ne les analyse que a) seules et b) dans une perspective naturaliste. Plus la domination tend à l’appropriation totale, sans limites, plus l’idée de « nature » de l’approprié sera appuyée et « évidente ».

Nous construisons aujourd’hui la conscience de notre classe, notre conscience de classe, contre la croyance spontanée en notre espèce naturelle. Conscience contre croyance, analyse contre spontanéité sociale. Lutte contre les évidences qui nous sont susurrées pour détourner notre attention du fait que nous sommes une classe, pas une « espèce », que nous ne sommes pas dans l’éternel, que ce sont les rapports sociaux très concrets et très quotidiens qui nous fabriquent et non une Nature transcendante dont nous ne pourrions demander des comptes qu’à Dieu, ni une mécanique génétique interne qui nous aurait mises à la disposition des dominants.

 

 

Crédit photo : Reverse Graffiti, Môsieur J. [version 9.1] via Flickr



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    Notes et références

    Notes et références
    1 Selon les éditions iXe : « Le concept d’appropriation est un élément essentiel apporté par Colette Guillaumin à la théorie des rapports entre les sexes, où le corps même des dominées (et pas seulement leur travail) est l’objet de la mainmise, comme ce fut le cas dans le servage de l’Ancien Régime, dans l’esclavage de plantation, et dans ce que Colette Guillaumin nomme, pour les femmes, le sexage. La parenté de l’institution esclavagiste avec le sexage réside dans l’appropriation sans limites de la force de travail, c’est-à-dire de l’individualité matérielle elle-même. » [nde]
    2 Interprétation matérielle et non pas matérialiste. Dans le fait d’expliquer des processus (sociaux dans le cas qui nous intéresse, mais qui peuvent être d’une autre nature) par des éléments matériels fragmentés et pourvus de qualités symboliques spontanées, il y a un saut logique. Si cette attitude est, pratiquement, le fait d’idéalistes traditionnels, plus attachés à l’ordre social et aux saines distinctions qu’à un matérialisme dont ils accablent d’infamie leurs ennemis, elle se présente parfois comme un matérialisme sous le prétexte que, dans cette perspective, « la cause est la matière ». Ce qui n’est pas une proposition matérialiste, car les propriétés attribuées à la matière ont ici un trait particulier : elles interviennent non comme des conséquences des rapports qu’entretient la forme matérielle à son univers et à son histoire (c’est-à-dire à d’autres formes) mais bel et bien comme des caractéristiques intrinsèquement symboliques de la matière elle-même. Il s’agit simplement de l’idée de finalité (métaphysique) affublée d’un masque matérialiste (la matière déterminante). On est loin d’abandonner un substantialisme qui est la conséquence directe d’un rapport social déterminé.
    3 Les institutions religieuses des sociétés théocentriques, et principalement l’Église catholique, ont été explicitement confrontées à cette question. D’abord au sujet des femmes, durant le haut moyen-âge, puis au sujet des esclaves dès le seizième mais surtout aux dix-septième et dix-huitième siècles. Les femmes ont-elles une âme ? Doit-on baptiser les esclaves ? C’est-à-dire : ne sont-ils pas des choses ? S’ils sont des choses, il est exclu de les faire entrer dans l’univers du Salut. Mais ne parlent-ils pas ? Auquel cas nous devons les considérer comme faisant partie de l’univers de la Rédemption… Que faire ? Peut-on concilier l’objectivation et le Salut ?
    4 Les conceptions de la bourgeoisie victorienne sont les plus connues en ce domaine, et quasi caricaturales. Plusieurs générations de femmes ont été mutilées et écrasées par elles. Mais il existe d’autres formes, dont la morale de la société de plantation américaine. La maîtresse du maître et l’épouse du maître y accomplissaient deux « fonctions » d’objet inversées, l’une consacrée à la reproduction et réputée dépourvue de toute sexualité, l’autre consacrée à la distraction et réputée pure sexualité. Les sociétés fasciste et nazie professaient une vue identique. Le trait commun de ces formes – qui nient l’existence d’une sexualité chez les femmes/épouses – est la réduction de leur génitalité à la reproduction. Reproduction considérée comme nécessaire au maintien d’une « lignée » dans les classes aristocratiques, ou comme indispensable à la constitution dans les classes populaires d’une réserve permanente et inépuisable de travailleurs ou de soldats. L’idée même de sexualité est inimaginable dans ces perspectives.
    5 Alors que dans son acception ancienne, le terme de nature désigne l’usage et la destination d’une chose, d’un phénomène, l’organisation de ses caractères propres, on entendra ici par Nature la réunion, en une même entité, de l’ensemble des caractères du monde sensible. Cette notion, apparue en Europe au XVIIIe siècle, tend à la personnification de cette entité, comme le montre son usage par les intellectuels du siècle des Lumières et davantage encore par les romantiques. Les sciences du XIXe siècle reprendront la notion pour désigner en tant qu’ensemble les lois de l’inerte et du vivant. Dans ce texte, le terme Nature sera entendu dans le sens personnifié qui lui reste pratiquement toujours sous-jacent.
    6 En effet, « mariage par rapt » désigne conventionnellement un certain type de mariage dont les règles sont parfaitement institutionnalisées, en un sens donc il est le contraire d’un « rapt » réel, lequel semble relever davantage d’une mythologie de l’antiquité et de l’exotisme que d’une pratique.
    7 Par signe symbolique constant on entendra une marque arbitraire renouvelée qui assigne sa place à chacun des individus comme membre de la classe. Ce signe peut-être de forme somatique quelconque : ce peut être la forme du sexe, ce peut être la couleur de la peau, etc. Un tel trait « classe » son porteur ; enfant d’un homme et d’une femme une femme sera renvoyée à la classe des appropriés. En un mécanisme très proche de celui sur lequel Jacob a construit son propre troupeau à partir de celui de son beau-père Laban (Genèse XXX, 31-35) : « Laban reprit : “Que faut-il te payer ?” Jacob répondit : “Tu n’auras rien à me payer (…) Je passerai aujourd’hui dans tout ton troupeau. Sépares-en tout animal noir parmi les moutons et ce qui est tacheté ou moucheté parmi les chèvres. Tel sera mon salaire (.. )” Laban dit : “C’est bien ; qu’il en soit comme tu as dit.” Ce jour-là, il mit à part les boucs rayés et tachetés, toutes les chèvres mouchetées et tachetées, tout ce qui avait du blanc, et tout ce qui était noir parmi les moutons. »
    La détermination de notre appartenance de classe se fait sur le critère conventionnel de la forme de l’organe reproducteur. Et ainsi désignées par le sexe femelle, comme l’étaient les moutons de Jacob par leur pelage, nous devenons femmes.
    8 C’est une question importante que de déterminer les rapports sociaux différents qui usent de la différence anatomique des sexes. En théorie il n’y a aucune raison que les sexes soient obligatoirement le lieu d’une relation de sexage (au sens où l’on a pris ce terme dans la première partie de cet article, celui de l’appropriation généralisée). Et si, pratiquement, tout le monde considère que la dichotomie du sexe au sein de l’espèce humaine est un trait primordial, au point que toutes les sociétés aujourd’hui connues, comme le notait Margaret Mead dès les années trente, associent une quelconque division du travail à la forme anatomique du sexe, ce n’est cependant pas un rapport social identique qui est recouvert de la différence des sexes.
    9 En effet, le principe reconnu de la société de castes est la fermeture et l’homogénéité de chacune des castes dont par conséquent le statut s’acquiert par la filiation : on appartient à la caste qui vous engendre. Cela ne correspond pas à la réalité, mais telle est la version théorique des faits. (Si on tenait compte de la caste de la mère sans doute verrait-on qu’on peut descendre de quelqu’un sans qu’il vous transmette sa caste ; aussi s’agit-il de la filiation par le père.) C’est donc une forme typique de transmission héréditaire de la classe, alors que dans le cas des sexes, la transmission n’est pas héréditaire mais aléatoire, le naturalisme prendra donc une forme directement génétique : la spécificité naturelle des sexes.
    10 L’importance de ces charges est très généralement sous-estimée, alors entrons dans le détail en prenant pour exemple une maison où on prend quatre à six repas principaux par jour (c’est-à-dire où le repas de midi est pris à l’extérieur par presque tout le monde) plus les diverses collations de la journée (petits déjeuners, goûters…). Ces achats sont relativement luxueux, ce qui signifie que leur poids est moindre que celui qu’impose un budget serré. Une partie des courses est quotidienne, l’autre, périodique, dont on peut considérer qu’on en fait chaque jour un tiers ou un quart.

    Quotidiennes :

    viande …………….……… 0,5 à 1kg (selon morceau)

    pommes de terre ………. 1,000

    salade. ………………………. 0,250

    légume ……………………… 1,500 (choux, poireaux, carottes, tomates, bettes, bruxelles, etc.)

    fruits. ………………………… 1,000

    2 bouteilles ………………… 3,000 (eau plastique : 1,6 env. ; litre vin ou bière : 1,3 env.)

    lait ……………………………. 1,000

    fromage …………………….. 0,500

    pain ………………………….. 0,500

    condiments divers ..…… 0,250 (ail, épices, etc.)

    ——–

    10 kg

    Alternées :

    sel ……………………………. 1,000

    conserves …………………. 1,000

    oignons …………………….. 1,000

    confiture ……………………. 1,000

    huile …………………………. 1,500

    chocolat …………………….. 0,500

    beurre ……………………….. 0,500

    café …………………………… 0,250

    farine …………………………. 1,000

    lessive ……………………….. 1,000

    riz ……………………………… 1,000

    savon …………………………. 0,500

    nouilles ………………………. 0,500

    légumes secs ……………… 1,000

    etc. ———-

    12 kg env.

     

    Enfin, le poids d’un enfant de vingt-quatre mois est en moyenne de douze kilos.

    11 Cf. Christine Delphy, « La fonction de consommation et la famille », Cahiers Internationaux de Sociologie, LVIII, 1975. Il existe également des travaux en langue anglaise sur la question.
    12 Le travail : « Un homme digne de ce nom garde sa femme à la maison » ; « Mais pourquoi veux-tu t’ennuyer à travailler, ça suffit bien d’un » ; « Et d’ailleurs ça ne nous rapporte rien ». La nourriture : « Je t’ai fait un bifteck » ; « Vous me mettrez une côte de porc pour mon mari et une tranche de foie pour le petit » ; « J’ai pas faim quand je suis toute seule » ; « Le restaurant est trop cher, j’emmène un casse-croûte » (Une secrétaire dont le mari est ouvrier chez un petit patron reste au bureau à midi ou va prendre un café, son mari va au petit restaurant du quartier où il travaille). La décision : « Untel, c’est sa femme qui le pousse » (ce n’est pas elle-même qu’elle pousse apparemment) ; « Le pouvoir de l’oreiller » ; « En réalité, croyez-moi, ce sont les femmes qui commandent » (non, je ne vous crois pas) : il est assez drôle de constater que ces affirmations reviennent à dire non pas que les femmes décident comme l’insinuent leursauteurs, mais que quelqu’un d’autre (devinette : qui ?), justement, le fait.
    13 Le volume des travaux qui tendent à chercher, et donc à attribuer, une inscription génétique comme base à la place de dominé dans les rapports sociaux se développe régulièrement depuis les années 60-65. Ceci aussi bien aux États-Unis, en URSS et dans les pays d’Europe qui, un peu moins riches, produisent donc de moins grandes masses de documents.

    Ces travaux, principalement orientés sur les groupes colonisés, les groupes nationaux minoritaires comme les Afro-américains, les caractères sexuels, poussent des pointes dans des domaines qui, jusqu’ici, étaient considérés comme affaire de politique ou de société tels que délinquance, contestation politique, usage de drogues comme l’alcool, prostitution, etc.

    14 Selon les remarques de monsieur Pierre Chaunu au cours d’une rencontre du RPR, durant l’automne préélectoral 1977 ; messieurs Michel Debré et Jacques Chirac, dans d’autres réunions du même groupe, défendaient énergiquement l’un le vote familial, l’autre la famille elle-même. Quelle cohérente politique de soutien du sexage !
    15 L’article date de 1978 [nde].
    16 Dans la mesure où le divorce peut être la sanction dérivée d’une non-satisfaction du mari qui considère l’outil comme impropre à effectuer les tâches pour lesquelles il a été acquis. Cf. Christine Delphy « Le mariage et le travail non rémunéré », Le Monde Diplomatique, 286, janvier 1978.
    17 Opprimées. C’est le point d’unanimité entre les différentes interprétations. Nous sentons toutes que nous sommes empêchées, entravées, dans la majorité des domaines de l’existence, que jamais nous ne sommes en position de pouvoir décider de ce qui convient à notre classe et à nous-mêmes, que notre droit à l’expression est quasi nul, que notre avis ne compte pas, etc.

    Exploitées. Si nous sentons toutes peser sur nous ce poids oppressif, beaucoup moins d’entre nous aperçoivent clairement qu’on tire d’elles des bénéfices matériels substantiels (des bénéfices psychologiques aussi, bien sûr, car l’un ne va pas sans l’autre) ; qu’on prélève sur leur travail, sur leur temps, sur leurs forces, une part d’existence qui assure à la classe des hommes une vie meilleure qu’elle ne serait sans ce prélèvement.

    Appropriées. Peu d’entre nous réalisent à quel point la relation sociale de sexe présente une spécificité qui fait d’elle une parente de la relation d’esclavage. Le statut du « sexe » (le sexe c’est nous) découle des rapports de classe de sexe qui se fondent sur l’appropriation matérielle de l’individualité physique et non sur le simple accaparement de la force de travail, ainsi qu’on l’a vu dans la première partie de cet article. [nde: Nous rappelons que la première partie de cet article est intitulée « Pratique du pouvoir et idée de Nature (1) L’appropriation des femmes » et est téléchargeable en format pdf ici.]

    18 Comme le montre l’analyse du développement historique du racisme en France (et sans doute dans le monde occidental) au cours des deux siècles qui nous précèdent, spontanément le groupe dominant, s’il est fasciné par les autres groupes en tant que groupes, ne SE voit pas lui-même… Ne se voyant pas il ne porte pas non plus de jugement sur sa propre existence sociale, laquelle va de soi, et il en reste à l’idée qu’il est un ensemble d’individus particuliers. D’ailleurs il s’accorde seul le droit à l’individualité qu’il ne conçoit pas chez les dominés, l’individualité étant une qualité humaine elle ne peut qualifier les ensembles naturels. Le discours élitiste, centré sur soi-même, proclamateur de droits sur le monde, est secondaire dans le temps et la logique. Gobineau n’élabore son hymne aux Aryens qu’une fois le racisme cristallisé. Cf. Colette Guillaumin, « Les caractères spécifiques de l’idéologie raciste », Cahiers Internationaux de Sociologie, LIII, 1972.
    19 Cf. Nicole-Claude Mathieu, « Homme-culture et femme-nature ? », L’Homme XIII (3), 1973, et « Paternité biologique, maternité sociale… » in Andrée Michel (éd.), Femmes, sexisme et sociétés, Paris, P.U.F., 1977.
    20 La remarque est de Nicole-Claude Mathieu, dans son article « Homme-culture et femme-nature ? ».
    21 Cf. Ti Grace Atkinson, « La femme âgée », in Odyssée d’une Amazone, Paris, Éditions des femmes, 1975.
    22 Sur le mode anecdotique, la panique du chroniqueur d’un journal du soir à l’idée qu’il ne peut pas prendre de « bonne décision » lorsqu’il se trouve dans la situation d’arriver en même temps qu’une femme devant une porte est parlante. Car, dit-il, si on fait passer la dame on est phallocrate (nous accusent-elles) mais si on passe devant, on est incontestablement mufle, et gémit-il, c’est sans solution… Mais non, monsieur le chroniqueur, mais non ! Il n’a visiblement jamais traversé l’esprit de cet homme qu’une femme pourrait également avoir une initiative propre dans ces domaines de la quotidienneté où le lourd fardeau de l’homme mâle consiste principalement à empêcher les femmes de bouger et d’avoir la moindre initiative.
    23 C’est sans doute ce qui explique aussi que les partis politiques traditionnels ne reconnaissent jamais qu’une position féministe est une position politique…
    24 Toute science se construit contre l’« évidence », en montrant ce que cette dernière cache/expose. Penser ce qui n’a pas encore été pensé à propos de ce qui est considéré comme connu (et dont on estime que c’est sans signification autre que « naturelle ») est l’objet d’une science féministe.
    25 Et nous chanterions notre nature ! Nous ! Cela évoque la situation créée par cette coutume éminemment policée qui consiste à insulter les gens avec le sourire en s’arrangeant pour qu’ils interprètent comme un compliment ce qui est l’expression du mépris le plus net. Ce dont l’insulteur tire double satisfaction, celle d’insulter d’abord, et celle de voir l’interlocuteur être assez simple et naïf pour ne pas saisir l’injure et revendiquer comme une gloire ce dont on le gratifie par ironie.
    26 L’exercice de la violence toujours potentiellement présent est à l’origine de cette crainte, endémique dans la vie des femmes. Crainte que certaines brandissent aujourd’hui contre le féminisme, auquel elles reprochent d’induire un surcroît de violence de la part des hommes.
    27 Le fait féminin, Paris, Fayard, 1978.

    Colette Guillaumin (1934-2017), sociologue au CNRS, est une théoricienne importante des rapports de domination. Figure du féminisme matérialiste, elle a notamment publié L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel (1972), ainsi que Sexe, race, pratique du pouvoir : l’idée de Nature (articles écrits entre 1977 et 1992).